Comment va-t-on se souvenir de vous ? [L’effet Scrooge]

© Leonid Tishkov

 L’article, qui suit, s’éloigne un peu de la ligne éditoriale habituelle. J’ai d’abord songé qu’il était plus raisonnable de le mettre au placard, en vain. Je n’arrive pas à m’en défaire. Et là, maintenant, j’ai envie de vous le délivrer. Pour dire vrai, c’est un décès récent dans ma famille, qui en est à l’origine. 

Je me rappelle, avec précision, de ce moment où j’ai entendu ma mère rendre hommage à sa propre mère. Ça m’a bousculé, remué bien plus vivement que je ne l’aurais imaginé. Je me souviens aussi du sentiment qui a suivi. Je me sentais infiniment fragile. Renvoyé à ma propre vie et à son achèvement. Inéluctable. Au fait, Romain qu’est-ce qui est important pour toi ? Quelles traces vais-je laisser ?

Dans la voiture qui me ramenait sur Paris, un conte populaire de Charles Dickens, m’est assez vaguement revenu en mémoire. J’ai, depuis retrouvé son titre : un chant de noël. La fable met en scène un vieillard détestable, Monsieur Scrooge. Cet être égoïste et avare reçoit, la veille de Noël, la visite de trois fantômes. Le premier et deuxième esprit, représentant le passé et le présent, viennent tour à tour lui montrer à quel point son comportement l’a voué à la solitude et au malheur. Mais c’est seulement le troisième fantôme venant de temps futurs qui décide Scrooge a devenir plus généreux et aimant. Comment ? Ce dernier esprit lui dévoile des funérailles auxquelles personne n’assiste, une tombe rapidement recouverte par les mauvaises herbes.

La mort, si taboue mais somme toute si naturelle, a cela de particulier ; elle vous renvoie, sans ambages, à vos relations avec la personne disparue, à ce que vous faites, à qui vous êtes. Ici et maintenant. L’urgence de Vivre qui parfois en découle, remet en question nos comportements habituels.

Il est surprenant de voir comment certaines recherches astucieuses viennent asseoir cette intuition. Je pense notamment à ces chercheurs en psychologie sociale qui ont montré que le simple fait d’être arrêté devant des pompes funèbres – plutôt qu’un magasin lambda – nous pousse à nous montrer plus généreux envers les organismes caritatifs.[1] Etre confronté – même de manière inconsciente –  à la mort, influence nos priorités.

Par ailleurs, un autre chercheur (Peterson) montre qu’il est bénéfique de penser au souvenir que l’on laissera aux autres après notre mort.[2] Il propose ainsi un exercice simple mais qui a fait ses preuves ; écrire son éloge funèbre… C’est à dire écrire le discours que vous aimeriez que votre conjont(e), vos enfants, vos amis… tiennent sur vous. En quels termes seriez-vous décrit ? Que diraient ils de votre caractère, de vos accomplissements, de vos points forts, de votre vie de famille, de votre parcours professionnel… Que sais-je encore ! Placez la barre haute mais atteignable.

Et une fois ceci fait, relisez-vous. Est-ce que votre comportement actuel justifie un tel éloge ? Sinon que vous faut-il encore travailler ? Quels moyens pouvez-vous mettre en oeuvre ? Il est essentiel de procéder à cette comparaison, les émotions peut-être inconfortables qui émergeront, seront la source de votre future motivation.

La consigne peut paraître déroutante mais elle a le mérite de vous recentrer sur les points qui vous tiennent à coeur, de générer une motivation à long terme et, en reprenant, de temps en temps votre discours, de mesurer les progrès accomplis.

Faites-vous, faites-leur ce cadeau. C’est (bientôt) Noël.


[1] Jonas, E., Schimel, J., Greenberg, J., & Pyszczynski, T. (2002). The Scrooge effect: Evidence that mortality salience increases prosocial attitudes and behavior. Personality and Social Psychology Bulletin, 28, 1342-1353.

[2] Peterson, C. (2006). A Primer in Positive Psychology. New York: Oxford University Press.

Les recherches qui ont mené à cet article : « romain bourdu ».

2 réflexions sur “ Comment va-t-on se souvenir de vous ? [L’effet Scrooge] ”

  1. Surdévelopper l’Ego, l’idéal de soi refoule à mon sens le Moi profond. Crée des frustrations, de fortes ambivalences intérieures, un inconfort permanent. Il y a celui que je dois être, celui que je veux devenir, pour qu’on puisse dire de moi telle ou telle chose, lors de ma mort et après.

    Une autre réflexion que m’inspire ce texte est, comment la perspective de la mort peut-elle fondamentalement amener l’être à se remettre en question, orienter ses actes, sa personne, sa vie. Va-t-on mettre tout son projet de vie au service de … son ultime perspective de mort?

    Non. Notre projet de vie est notre propre découverte de nous-même, dans la vie, dans les relations aux autres, dans les challenges et ambitions que l’on se donne, et qui peuvent en être qu’à nos propres yeux d’ailleurs

    Une évidence qui m’apparaît bien,est que prendre conscience de sa propre mortalité, de manière soudaine, brutale, ou plus doucement, par étapes progressives, demeure un choc, personnel, intime. Une remise en question malgré soi, un ébranlement des croyances accumulées jusque là, des expériences vécues, marquantes, des souvenirs, une nouvelle voire une toute première recherche de sens dans sa vie et son existence propre en tant que tel. A quoi je sers? Que vais contruire? ou pas? avant de mourir puisqu’il faudra que je meure.

    Ce moment va nous marquer tous, plus ou moins profondément, toutefois il ne nous changera pas fondamentalement. Il sera une occasion de s’interroger, vouloir mieux se connaître, mieux distinguer le MOi du Surmoi (justement). Va-t-il nous guidé à comment être vu par les autres , m^me ou notamment si ces autres sont nos êtres les plus proches, les plus chers….

    Tout ce que l’on aime en soi, peut être rediscuté, autant que tout ce que l’on n’aime pas forcément mais que l’on accepte, tolère, de soi (et peut-être pas tjrs des autres d’ailleurs)

    L’impulsion ultime de changement, en vue de s’améliorer, ne peut s’initier d’abord et avant tout qu’à son propre regard. La trace que je voudrais laisser derrière soi comme pour tenter de déjouer ma mort, ce départ physique et inéductable de la terre, de l’univers que l’on connaît est une trace physique, matérielle, concrète, solide, … une trace qui continuera à exister à traverser des décennies peut-être des siècles, et qui gagnera l’immoralitalité. A travers c’est moi qui continue mon chemin. Une trace qui se passera de mains en mains, de bouche à oreilles, d’environnement à environnement. C’est une maison, un bien, un bijou, une médaille, un livre, un film, une statue, un monument, une invention universelle, … quelque chose où qui se voit et qui se palpe… Une grande théorie, une grande découverte, une grande révélation littéraire par exemple, une grande avancée pour l’histoire,… Et une grande trace narcissique de moi si je poursuis consciemment ma vie dans ce but là, je deviens en partie inadapté à la vie sociale (partagée par le plus grand nombre) , je perds de mon humanité.

    Bref, gagner en performance est certainement une chose utile, nécessaire et positive. Mais développer un surmoi et vivre dans un monde parallèle dans ce but de performance (comme dans tout autre but d’ailleurs) n’est a mes yuex qu’une illusion de bien-être, un leurre, un piège à éviter car fondamentalement dangereux.

  2. Il est vrai que confronté devant la mort, la disparition, la séparation, la maladie, ou tout simplement de petits incidents qui font peur sur le moment, nous remet face à l’essentiel. nsuite, nous sommes très vite renvoyé au quotidien, son tourbillon, nos émotions.
    Il m’arrive parfois d’imaginer ce que les gens pourraient dire si je disparaissais : immédiatement ça soulève des émotions, on est confronté à ce que l’on est d’une manière + objective : et qui est on? On a tendance à le définir par ce que l’on a fait, ce que l’on fait, notre façon de nous comporter devant, avec l’Autre, la manière de réagir dans le quotidien…

    l’égo : un dilemme, d’un côté on dit : vis pour toi, les autres ne le feront pas à ta place, sois indépendant, ne compte pas sur les autres, de l’autre, on dit : faut penser aux autres, se tourner vers le monde… on finit par chercher la solitude, chercher tout au fond de soi les réponses qui conviennent.

    Devant les paroles, demeure encore les actes, agir est peut-être encore la meilleure solution, agir comme on le sent, sans se condamner à l’avance!

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